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Full text of "Le patriotisme Canadien-Francais; ce qu'il est, ce qu'il doit etra"

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HENRI  BOURASSA,  M.  P 


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Patriotisme  Canadien -Français 


CE   QU'IL   EST,    CE   QU'IL    DOIT   ETRE 


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Discours  prononcé  au  Monument  National,  le  27  avril  1902. 


LA  CIE  DE  PUBLICATION  DE  LA  REVUE  CANADIENNE 
290,  rue  de  l'Université 

1902 


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The  EDITH  and  LORNE  PIERCE 
COLLECTION  of  CANADI ANA 


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tyueens  University  at  Kingston 


LE  PATRIOTISME  CANADIEN-FRANÇAIS 

Ce  qu'il  est,  ce  qu'il  doit  être* 


HENRI  BOURASSA,  M.  P. 


LE 


Patriotisme  Canadien -Français 


CE    QU'IL   EST,    CE   QU'IL    DOIT    ETRE 


Discours  prononcé  au  Monument  National,  le  27  avril   1902. 


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LA  CIE  DE  PUBLICATION  DE  LA  REVUE  CANADIENNE 

290,  rue  de  l'Université 


1902 


Enregistré  conformément  à  l'acte  du  Parlement  du  Canada,  en  l'année 
mil  neuf  cent  deux  (1902),  par  Henri  Bourassa,  M.  P.,  au  bureau  du 
Ministre  de  l'Agriculture,  à  Ottawa. 


AVERTISSEMENT. 


Ce  discours  n'était  pas  écrit.  Les  journaux  en  ayant  reproduit  surtout  les 
remplissages  et  les  chevilles — très  nombreux,  je  l'avoue — j'ai  cru  devoir  ac- 
cepter les  propositions  de  M.  le  directeur  de  la  Revue  Canadienne  et  pu- 
blier la  partie  la  plus  substantielle  de  ce  travail. 

J'ai  écrit  ceci  après  coup  ;  mais  j'ai  respecté  fidèlement  les  notes  et  la 
charpente  qui  avaient  servi  de  base  à  cette  quasi-improvisation.  Je  crois 
pouvoir  affirmer  que  tout  ce  que  j'ai  dit  se  trouve  exprimé  ici,  et  souvent 
dans  le  même  langage.  Quelques  pensées  sont  poussées  à  leurs  conclusions 
logiques  ;  mais  j'ai  surtout  fait  un  travail  d'émondage.  C'est  ainsi  que  j'ai 
supprimé  les  considérations  d'ethnologie  et  d'histoire  qui,  sans  être  essen- 
tielles au  sujet,  allongeaient  démesurément  la  première  partie.  Il  fallait 
toute  l'indulgence  d'un  auditoire  très  sympathique  pour  accepter  ces  lon- 
gueurs. 

Je  profite  de  cette  publication  pour  remercier  mes  auditeurs  du  27  avril 
d'avoir  su  pardonner  les  défauts  de  forme  d'un  travail  trop  hâtif  et  faire  bon 
accueil  à  des  idées  qui  sortaient  de  la  note,  plus  agréable  et  plus  flatteuse 
pour  l'amour-xoropre  national,  qui  caractérise  généralement  les  discours  de 
ce  genre.  On  a  bien  voulu  comprendre  le  motif  qui  m'avait  inspiré  :  celui 
de  rendre  service  à  mon  pays  et  à  ma  race  dans  la  sphère  très  limitée  où 
mon  humble  action  peut  atteindre. 


HENRI  BOURASSA. 


Papineauville.  21  mai  1902. 


LE  PATRIOTISME  CANADIEN-FRANÇAIS 

CE  QU'IL  EST,  CE  QU'IL  DOIT  ETRE 


Situation  singulière  des  Canadiens-Français. 


Le  petit  peuple  canadien-français  occupe  une  situation 
singulièrement  difficile. 

Nous  sommes  les  sujets  d'une  puissance  qui  fut 
Fennemie  séculaire  de  notre  patrie  d'origine.  Notre  allé- 
geance politique  appartient  à  une  nation  que  nous  pou- 
vons estimer,  avec  qui  nous  avons  pu  faire  un  mariage  de 
raison,  mais  qu'il  nous  est  impossible  d'aimer  de  cet  amour 
spontané  qui  rend  faciles  la  vie  commune  et  les  sacrifices 
mutuels:  l'atavisme  du  sang  et  nos  propres  traditions  s'y 
opposent. 

Notre  patrimoine,  l'ancien  Bas-Canada,  n'est  plus 
qu'une  portion  d'un  immense  territoire  auquel  font 
défaut  les  éléments  essentiels  qui  constituent  la  patrie  de 
la  plupart  des  autres  peuples.  On  disait  de  l'Italie,  avant 
l'unité,  qu'elle  n'était  qu'une  expression  géographique. 
On  pourrait  dire,  avec  plus  de  raison  encore,  que  le  Canada 
est  une  absurdité  géographique.  Il  suffit  de  le  traverser 
une  fois  de  l'Atlantique  au  Pacifique  pour  constater  que 
l'agglomération  de  cet  immense  territoire  s'est  accomplie 
contrairement  à  l'œuvre  de  la  nature.  La  chaîne  abrupte 
des  monts  Rocheux  et  le  plateau  stérile  qui  s'étend  du  lac 
Supérieur  à  la  baie  d'Hudson  coupent  notre  domaine 
national  en  trois  régions  distinctes.      Chacune  de  ces  con- 


_4  — 

trées  entretient  des  relations  beaucoup  plus  intimes  avec 
les  Etats  limitrophes  de  la  République  américaine 
qu'avec  les  portions  a  voisinantes  du  sol  canadien.  Réunis 
hier,  après  une  série  de  transformations  politiques,  ces 
pays  disparates  sentent  déjà  des  conflits  d'intérêt  s'élever 
entre  eux  et  se  liguer  avec  la  nature  contre  la  cohésion 
nécessaire  à  l'unité  nationale. 

Nous  sommes  entourés  des  descendants,  plus  nom- 
breux que  nous,  d'une  race  qui  nous  est  étrangère  par  son 
origine,  sa  langue,  sa  religion,  ses  lois  et  ses  mœurs.  Ce 
grave  inconvénient  est  singulièrement  accru  par  le  défaut 
de  contact  intime,  résultat  de  la  dispersion  du  peuple  ca- 
nadien sur  un  territoire  trop  grand,  par  la  diversité  et 
même  l'antagonisme  des  intérêts  matériels,  et  surtout 
par  l'œuvre  néfaste  des  politiciens  et  des  journalistes  qui 
accentuent  la  divergence  de  nos  aspirations  nationales  au 
lieu  de  l'atténuer. 

Cette  situation  complexe  rend  très  difficile  l'action  de 
notre  patriotisme.  L'amour  du  sol,  des  institutions,  de  la 
nationalité,  qui  se  concentre  chez  les  autres  peuples  en  un 
patriotisme  simple  et  fort,  se  ramifie  chez  nous  et  nous 
crée  trois  devoirs  distincts  à  accomplir:  nos  devoirs  envers 
l'Angleterre,  la  puissance  suzeraine;  envers  le  Canada 
<t  nos  concitoyens  d'origine  étrangère;  envers  nous-mêmes 
et  notre  nationalité. 

Cette  situation  est  pleine  de  dangers;  mais  il  n'est  pas 
impossible  d'y  faire  face,  pourvu  que  nous  y  apportions 
de  la  bonne  volonté,  de  l'intelligence,  de  la  fermeté,  de  la 
tolérance,  de  la  dignité,  de  la  vraie  charité  chrétienne  — 
aussi  contraire  à  la  faiblesse  et  à  la  lâcheté  qu'à  la  vio- 
lence. 

Devoirs  envers  l'Angleterre. 

Dans  l'étal  actuel  du  monde,  il  me  serait  facile  de  ré- 
coller des  applaudissements  en  dénonçant  le  peuple  bri- 


tannique,  ses  gouvernants  et  sa  politique.  Je  ne  le  ferai 
pas,  et  pour  deux  motifs.  D'abord,  je  ne  crois  nullement  à 
l'efficacité  des  appels  à  la  passion  populaire  pour  éclairer 
la  conscience  nationale.  Il  me  semblerait  lâche  d'enflam- 
mer la  colère  d'un  auditoire  exclusivement  français  lorsque 
je  viens  prêcher  la  parole  de  la  bonne  entente  entre  nos 
deux  races  canadiennes.  De  plus,  il  me  paraît  souveraine- 
ment injuste  de  rendre  le  peuple  anglais  tout  entier  res- 
ponsable de  la  politique  folle  et  criminelle  de  ceux  qui  le 
gouvernent  aujourd'hui. 

Je  crois  avoir  acquis  le  droit  de  rendre  justice  à  l'An- 
gleterre. J'ai  dénoncé  son  action  et  ses  tendances  ac- 
tuelles à  un  moment  où  il  y  avait  quelque  inconvénient  à 
se  mettre  en  travers  du  courant  jingoïste  qui  emportait 
notre  pays.  Ces  tendances,  je  les  abhorre  et  je  les  com- 
battrai toujours.  C'est  notre  devoir  à  nous,  Canadiens- 
Français,  d'opposer  une  résistance  infatigable  à  cette 
politique  d'accaparement  et  de  domination  militaire. 
Mais  je  répète  aujourd'hui  ce  que  je  n'ai  cessé  de  pro- 
clamer au  plus  fort  de  la  tourmente:  cette  politique  est 
contraire  aux  meilleures  traditions  de  la  nation  anglaise. 
Il  existe  encore  une  Angleterre  véritablement  libérale: 
elle  hait  ce  délire  de  la  force  brutale,  elle  l'a  combattu 
constamment  et  bientôt,  je  l'espère,  elle  aura  raison  des 
hommes  néfastes  qui  dominent  aujourd'hui  l'Empire  bri- 
tannique. Cette  Angleterre,  je  l'aime  et  je  l'admire;  et 
tant  que  nous  serons  sujets  britanniques,  c'est  vers  elle 
que  nous  devons  porter  les  yeux.  En  organisant  la  résis- 
tance aux  attaques  de  l'Angleterre  impérialiste,  nous 
devons  toujours  tenir  compte  de  l'existence  et  des  sen- 
timents de  la  saine  Angleterre  libérale. 

Nos  obligations  envers  la  Grande-Bretagne  ont  été  et 
constituent  encore  le  sujet  de  disputes  nombreuses  et 
passionnées.  Pour  bien  connaître  ces  obligations  et  les 
accomplir,   il   suffit  de  lire  attentivement  notre  histoire. 


Voyons  clair  dans  le  passé  afin  de  déterminer  nos  devoirs 
présents  et  nos  relations  futures.  Cette  étude  nous  aidera 
à  constater  que  l'Angleterre  nous  a  fait  beaucoup  de  mal 
e1  beaucoup  de  bien.  Les  gens  qui  aiment  mieux  la  paix 
que  l'honneur  trouvent  que  le  bien  l'emporte  sur  le  mal  et 
qu'en  nous  donnant  la  liberté  politique,  la  Grande-Bre- 
tagne a  généreusement  l'acheté  ses  torts  envers  nous. 
Ceux-là  oublient  que  la  liberté  a  été  le  fruit  d'une  lutte 
ardue  et  prolongée,  et  que  si  l'Angleterre  nous  l'eût  refusée 
plus  longtemps,  il  ne  resterait  plus  un  pouce  de  territoire 
britannique  sur  le  continent  américain. 

Eu  somme,  faite  sans  bassesse  et  sans  passion,  cette 
revue  historique  nous  amènera  à  la  conclusion  que  nous 
oe  devons  à  l'Angleterre  ni  rancune  ni  reconnaissance.  Un 
calcul  minutieux  des  bienfaits  et  des  méfaits  de  la  mère 
patrie  se  solderait  peut-être  par  une  légère  différence  au 
détriment  de  la  justice  britannique.  Nos  concitoyens  an- 
glais disent  volontiers  que  nous  ne  sommes  pas  business  likv. 
Je  veux  bien  que  nous  leur  en  donnions  une  nouvelle 
preuve  en  leur  offrant  de  fermer  à  jamais  le  livre  des 
comptes  du  passé.  A  ceci,  toutefois,  je  mets  une  condition 
•ut  ici  h-  :  c'est  qu'on  n'ouvre  pas  de  nouveaux  comptes, 
el  que  ni  l'Angleterre  ni  nos  concitoyens  d'origine  anglaise 
ne  cherchent  à  nous  imposer  dos  obligations  nouvelles. 
i  dans  notre  passé,  rien  à  l'heure  actuelle,  rien  à 
l'avenir  ne  nous  oblige  à  assumer  de  nouvelles  charges  en 
faveur  de  l'Angleterre.  Et  quand  je  dis:  "rien,"  je  l'en- 
tend ment  au  joint  devuede  nos  obligations  morales 
<  i  de  nos  intérêts  matériels.  Acceptons  loyalement  la  si- 
tuai ion  qui  nous  est  faite:  restons  tranquilles;  mais  si  on 
nous  force  à  r<  muer,  que  ce  soit  pour  aller  en  avant  et  non 
i    h r  ma pcher  a  reculons. 

CJn  moi  de  ce  que  nous  appelons  à  tout  propos  et  tout  à 
l'ait  hors  <lc  propos  la  li  loyauté  "  envers  l'Angleterre.  Nous 
devons  fidélité  a  la  couronne  britannique.    Que  cette  fidé- 


lité  soit  sincère,  je  le  veux  et  je  vous  y  adjure;  mais  au 
nom  de  notre  dignité,  cessons  de  la  proclamer  sans  relâche 
et  d'en  faire  l'assaisonnement  fade  et  banal  de  toutes  nos 
manifestations  publiques  et  privées!  Les  Anglais  qui  nous 
connaissent  et  qui  ont  lu  notre  histoire  savent  que  la  fidé- 
lité des  Canadiens-Français  n'est  pas  un  vain  mot  et  que 
nous  en  avons  prouvé  par  des  actes  la  fermeté  et  la  cons- 
tance. Ceux  qui  sont  trop  bornés  ou  trop  sectaires  pour 
accepter  ces  preuves  tangibles  ne  croiront  pas  davantage 
à  la  sincérité  de  nos  paroles. 

Notre  fidélité  à  l'Angleterre  ne  peut  et  ne  doit  être 
qu'une  affaire  de  raison.  En  faire  le  motif  de  protestations 
sans  cesse  répétées,  prendre  vis-à-vis  de  l'Angleterre  des 
attitudes  d'amoureux  transis,  c'est  nous  rendre  pour  le 
moins  inutilement  ridicules. 

Devoirs  envers  le  Canada  et  les  Canadiens-Anglais. 

D'abord,  nos  devoirs  dans  l'ordre  politique. 

Notre  ligne  de  conduite  me  semble  toute  tracée  par  le 
régime  que  l'Acte  de  la  Confédération  nous  a  fait.  Les 
bienfaits  et  les  inconvénients  de  notre  constitution  sont 
nombreux.  Il  n'entre  pas  dans  le  cadre  de  cette  étude  de 
les  examiner  en  détail,  ni  de  décider  s'il  eût  été  préférable 
pour  nous  de  repousser  l'idée  fédérative. 

Prenant  notre  situation  telle  que  je  la  trouve,  je  dis  que 
nous  devons  en  tirer  le  meilleur  parti  possible.  Evitons 
de  demeurer  ou  de  tomber  dans  un  provincialisme  trop 
étroit;  résistons  aux  empiétements  d'un  fédéralisme  trop 
absorbant.  Conservons  dans  le  domaine  provincial  tout 
ce  qui  est  essentiel  au  maintien  de  notre  caractère  na- 
tional: instruction  publique,  lois  civiles,  organisation  mu- 
nicipale. Travaillons  également  au  bon  fonctionne- 
ment du  régime  fédéral;  prenons  sur  ce  terrain  la  place 
qui  nous  appartient  et  inspirons  confiance  à  nos  voisins  en 
nous  montrant  dignes  de  participer  avec  eux  au  gouverne- 
ment de  la  chose  commune. 


—  S  — 

Soyons  généreux  sans  faiblesse  là  où  nous  sommes  la 
majorité.  Ne  cédons  pas  le  moindre  de  nos  droits  partout 
où  nous  sommes  en  minorité'.  N'oublions  pas  que  nous  ne 
sommes  pas  des  serviteurs  à  gages,  encore  moins  des  para- 
sites tolérés  à  la  table  du  riche:  nous  sommes  des  associés 
à  droits  égaux.  La  force  et  retendue  de  nos  droits  dans  la 
confédération  canadienne  ne  se  mesurent  ni  par  le  nombre 
de  nos  nationaux,  ni  par  le  chiffre  de  nos  .fortunes:  voilà 
ce  que  nous  sommes  trop  souvent  portés  à  oublier  en  un 
siècle  et  sur  un  continent  où  la  puissance  du  nombre  et 
celle  plus  brutale  encore  de  l'or  tendent  à  devenir  les  ar- 
bitres suprêmes  de  la  justice. 

Le  statut  impérial  qui  nous  a  donné  le  régime  actuel 
nVsl  que  la  sanction  d'un  double  contrat:  l'un,  conclu 
entre  les  Français  et  les  Anglais  de  ^l'ancienne  province  du 
Canada;  et  l'autre  qui  avait  pour  but  de  réunir  les  colo- 
nies éparses  de  l'Amérique  Britannique  du  Nord.  Nous 
sommes  donc  partie  contractante  à  deux  conventions,  d'une 
nationale  et  l'autre  politique;  et  nous  devons  veiller  d'un 
œil  jaloux  à  l'intégrité  de  ces  traités.  Comment  pouvons- 
nous  exiger  l'exécution  de  ce  contrat  à  moins  d'accomplir 
scrupuleusement  toutes  les  obligations  qu'il  nous  impose? 

("est  en  conservant  à  notre  constitution  son  caractère 
fédératif  (pie  nous  pouvons  résister  le  plus  victorieusement 
a  ceux  qui  veulent  nous  Imposer  un  rapprochement  vers 
l'Angleterre  et  nous  faire  assumer  des  obligations  nou- 
velles envers  l'Empire.  On  nous  dit  que  le  Canada  est 
une  possession  bri t a n n i<i ne  et  que  ses  concitoyens  ne 
peuvent  se  dérober  aux  charges  «pie  leur  impose  leur  allé- 
geance. Oui,  pouvons-nous  répondre,  le  Canada  est  un 
pays  britannique;  mais  pourquoi  et  comment?  Parce  que 
la  couronne  britannique  nous  avant  accordé,  à  nous,  Ca- 
nadiens  d'origine  française,  une  constitution  et  des  privi- 
lèges  particuliers,  nous  avons  refusé  de  nous  joindre  à  ses 
sujets  en  révolte  qui  lui  ont  enlevé  la  moitié  de  l'Amérique 


—  9  — 

du  Nord.  Sans  le  pacte  qu'elle  a  conclu  avec  nous,  la  puis- 
sance anglaise  n'existerait  plus  en  Amérique.  En  vertu 
de  ce  pacte  et  de  ceux  qui  l'ont  complété,  nous  avons  pro- 
mis de  défendre  le  drapeau  britannique  au  Canada,  à  con- 
dition qu'on  ne  nous  appelle  pas  à  contribuer  à  sa  défense 
en  dehors  de  notre  territoire.  Les  colons  anglais  qui 
viennent  s'établir  au  Canada  ont  la  stricte  obligation  de 
nous  aider  à  respecter  les  conditions  de  ce  traité  et  n'ont 
pas  le  droit  de  profiter  de  leur  prépondérance  actuelle  pour 
le  violer  tandis  que  nous  l'avons  toujours  respecté  lorsque 
nous  étions  plus  nombreux  qu'eux. 

Parlons  maintenant  de  nos  devoirs  individuels  et  so- 
ciaux envers  nos  voisins. 

Les  deux  dangers  que  nous  devons  éviter  sont  la  fusion 
et  l'isolement.  Nous  devons  chercher  tous  les  terrains 
communs  où  il  nous  est  possible  de  donner  la  main  à  nos 
concitoyens  anglais  sans  faillir  à  notre  dignité  et  sans 
altérer  notre  individualité  nationale. 

Au  point  de  vue  de  la  langue,  je  ne  crois  pas  qu'il  soit 
possible  ni  désirable  que  la  masse  de  notre  peuple 
apprenne  et  parle  l'anglais.  L'homme  du  peuple  ne  peut 
généralement  se  servir  que  d'une  langue.  La  diffusion  de 
la  langue  anglaise  dans  les  couches  populaires  se  pratique- 
rait aux  dépens  de  l'idiome  national  et  ne  tarderait  pas  à 
atteindre  les  fibres  intimes  de  notre  tempérament  ethnique. 
Ce  serait  la  voie  la  plus  sûre  vers  l'anéantissement  de  notre 
nationalité.  Il  n'en  est  pas  ainsi  de  nos  classes  dirigeantes, 
de  ceux  qui  par  leur  fortune,  leur  culture  intellectuelle  et 
leur  situation  politique  et  sociale  doivent  diriger  notre 
peuple  et  maintenir  l'union  entre  nous  et  nos  voisins.  A 
ceux-là  incombe  le  devoir  d'apprendre  l'anglais,  de  se  rap- 
procher des  classes  dirigeantes  de  la  majorité  anglaise, 
d'étudier  à  fond  le  tempérament,  les  aspirations  et  les 
tendances  des  Anglo-Canadiens.  Le  même  devoir  s'impose 
d'ailleurs  aux  classes  dirigeantes  du  Canada  anglais.     Si 


—  10  — 

les  groupes  les  plus  influents  et  les  plus  éclairés  des  deux 
races  s'efforçaient  de  se  fréquenter  davantage  et  de  se 
mieux  connaître,  notre  avenir  national  serait  moins  pré- 
caire Nous  constaterions  qu'il  y  a  chez  les  Anglo-Cana- 
diens,  et  particulièrement  dans  la  grande  province  d'On- 
tario, beaucoup  moins  de  fanatisme  que  nous  le  croyons 
généralement.  D'autre  part,  nos  voisins  découvriraient 
que  nous  ne  sommes  pas  la  race  inférieure  qu'un  grand 
nombre  d'entre  eux  méprisent  avec  une  si  naïve  arrogance. 
Ils  s'apercevraient  que  la  possession  de  l'or  ne  constitue 
pas  la  seule  supériorité,  et  que  s'ils  connaissent  mieux  que 
nous  le  moyen  d'opérer  de  gros  dividendes,  nous  avons  sur 
d'autres  terrains  des  facultés  prépondérantes. 

Afin  de  rendre  ce  contact  fécond  et  cette  étude  utile, 
nous  devons  y  apporter  certaines  qualités  essentielles: 
la  sincérité,  la  droiture,  l'indulgence,  et  une  forte  dose 
(Ta I truisme,  afin  de  nous  placer  mutuellement  à  nos  points 
de  vue  particuliers  avant  de  condamner  ce  que  nous 
appelons  nos  préjugés  de  race.  De  notre  part,  moins  nom- 
breux et  plus  pauvres,  il  faut  surtout  éviter  d'avilissement 
Lorsque  nous  parlons  en  présence  des  Anglais  et  l'injure 
Lorsque  nous  sommes  loin  d'eux.  C'est  là  besogne  de  valet 
ou,  pour  mieux  dire,  ignoble  besogne  de  mauvais  valet. 
Pour  toui  au  monde,  (pitons  de  nous  rendre  méprisables! 

Devoirs   envers  nous-mêmes. 

Ce  sont  les  plus  importants;  car  c'est  dans  la  fidélité  à 
nos  devoirs  nationaux  que  nous  puiserons  la  force  et  la 
lumière  nécessaires  à  l'accompljsement  de  tous  les  autres. 

Le  premier  problème  qui  se  pose  à  notre  esprit,  c'est 
celui-ci:  devons-nous  être  plus  Français  que  Canadiens  ou 
plus  Canadiens  que  Français?  En  d'autres  termes,  devons- 
Qous  être  des  Français  au  Canada  ou  des  Canadiens  d'ori- 
irîne  française? 


—  11  — 

Je  ne  conçois  pas  qu'on  puisse  hésiter  un  instant  à  ré- 
pondre que  nous  devons  rester  essentiellement  Canadiens. 

Loin  de  moi  la  pensée  de  vouloir  étouffer  chez  mes  com- 
patriotes la  voix  du  sang.  Notre  amour  pour  la  France 
est  légitime  et  naturel:  il  peut  et  doit  être  réel,  profond 
et  durable;  mais  il  doit  rester  platonique;  et  surtout  il 
ne  doit  jamais  nous  faire  oublier  nos  devoirs  envers  nous- 
mêmes  et  ceux  que  les  circonstances  de  notre  histoire  et 
de  notre  situation  actuelle  nous  imposent. 

Pour  comprendre  et  déterminer  la  nature  de  nos  sen- 
timents à  l'endroit  de  la  France,  il  faut  employer  la  même 
méthode  que  j'ai  indiquée  tantôt,  lorsque  j'ai  parlé  de  nos 
obligations  envers  l'Angleterre:  étudier  notre  histoire 
avec  sang-froid  et  ne  pas  faire  de  légende. 

Cette  étude  nous  prouvera  que  la  séparation  de  l'an- 
cienne France  et  de  la  nouvelle  entrait  manifestement  dans 
les  desseins  providentiels.  Non  seulement  notre  mère-pa- 
trie a  consenti  très  volontiers  à  rompre  le  lien;  mais  ses 
gouvernants  ont  travaillé  très  efficacement  à  préparer 
cette  scission.  J'excepte  cependant  le  trop  court  régime 
de  Colbert;  et  si  les  limites  de  mon  sujet  le  permettaient, 
j'ouvrirais  une  parenthèse  à  l'éloge  de  cet  homme  d'un 
génie  si  modeste  et  si  profond  auquel  l'histoire  n'a  pas 
encore  rendu  justice.  Colbert  n'était  pas  seulement  un 
financier  et  un  homme  d'Etat  de  premier  ordre;  il  avait 
conçu  une  grande  et  vraie  politique  coloniale  plus  d'un 
siècle  avant  que  les  circonstances  en  eussent  imposé  une 
à  l'Angleterre.  Colbert  disparu,  la  séparation  devint 
inévitable. 

Longtemps  avant  le  traité  de  Paris,  les  Canadiens 
avaient  commencé  de  former  un  groupe  distinct  de  la  na- 
tionalité française.  Montcalm  se  plaint  déjà  de  l'esprit 
d'indépendance  des  colons:  une  des  préoccupations  cons- 
tantes de  ce  dernier  héros  des  armes  françaises  en  Amé- 
rique était  de  maintenir  la  concorde  entre  les  officiers  et 


—  12  — 

les  soldats  de  l'armée  d' occupation,  et  les  miliciens  de  la 
colonie.  Un  des  traits  remarquables  des  articles  de  la 
capitulation  de  Montréal,  c'est  la  distinction  très  nette 
que  M.  de  Vaudrèuil  fait  entre  les  Français  et  les  Ca- 
nadiens, même  lorsqu'il  parle  de  ceux  qui  vont  rester  au 
Canada  e1  devenir  sujets  britanniques.  La  lecture  de  ce  do- 
( ■umein  nous  prouve  que  le  gouverneur  se  préoccupait 
beaucoup  plus  de  favoriser  le  départ  des  soldats  et  des 
fonctionnaires  du  roi  de  France,  et  de  sauver  les  richesses 
<\r*  compagnies  à  fourrures,  que  d'assurer  le  sort  des  co- 
lons. On  conteste  aujourd'hui  l'authenticité  du  mot  de  Vol- 
taire sur  les  arpents  de  neige  du  Canada;  mais  si  le  cynique 
vieillard  n'a  pas  dit  le  mot,  ce  fut  bien  là  la  pensée  de  la 
plupart  des  Français  de  l'époque.  Et  cette  pensée  s'est 
manifestée  crûment  lorsque  le  gouvernement  français  fit 
banqueroute  aux  dettes  de  la  colonie  et  refusa  de  payer  les 
obligations  de  son  intendance  qui  nous  avait  pillés  puis 
abandonnés,  crevant  de  faim,  épuisés  par  un  demi-siècle 
de  guerre  contre  les  Iroquois,  les  colons  de  la  Nouvelle- 
Angleterre  et  les  armées  de  la  Grande-Bretagne. 

Si  le  traité  de  Paris  nous  avait  conservés  à  la  France, 
que  sera  il -il  advenu  de  nous?  En  présumant  que  nous 
eussions  échappé  au  régime  sanglant  de  la  Terreur,  il  est 
plus  que  probable  que  Napoléon  nous  eût  vendus  aux  Amé- 
ricains sans  même  nous  consulter,  comme  il  fit  de  la  Loui- 
siane. Eussions-nous  survécu  à  l'Empire,  comment  nous 
serions-nous  accommodés  du  régime  actuel  de  la  France? 
Nous  avons  conservé,  beaucoup  plus  que  nos  frères  d'outre- 
mer, noire  caractère  do  Normands  et  de  Français  du  nord: 
dous  haïssons  d'insiinci  la  centralisation,  l'organisation 
administrative,  le  militarisme  légal  et  tout  ce  qui  consti- 
tue le  régime  essentiellemenl  impérialiste  que  Bonaparte 
a  donné  à  la  France  moderne  et  que  la  troisième  république 
a   maintenu  dans  toute  son   intégrité. 

Je  résume  tous  ces  faits  historiques  sans  haine  et  sans 


—  13  — 

amertume;  je  n'entreprends  même  pas  de  les  juger.  Si 
j'avais  à  apprécier,  comme  Français,  la  conduite  de  la 
France  monarchique  à  notre  endroit  et  la  politique  de  la 
France  moderne,  j'indiquerais  une  foule  de  circonstances 
atténuantes  et  de  causes  incontrôlables.  Mais,  comme  Ca- 
nadien, je  dis  qu'il  est  absurde  de  perdre  notre  temps  à 
manifester  des  regrets  stériles  et  des  aspirations  irréali- 
sables. 

Soyons  Français  comme  les  Américains  sont  Anglais. 
Conservons  et  développons  chez  nous  les  instincts,  les  tra- 
ditions et  l'intellectualité  que  notre  origine  nous  a  légués; 
et  à  ce  point  de  vue,  nous  ne  saurions  trop  faire  pour  main- 
tenir et  fortifier  les  liens  de  parenté  qui  nous  unissent  à  la 
France.  Mais  nous  devons  concentrer  notre  allégeance 
politique  et  nos  aspirations  nationales  sur  le  sol  du  Ca- 
nada. 

Quelques-uns  de  nos  compatriotes  envisagent  avec  bon- 
heur le  jour  où  nous  reconstituerons  en  Amérique,  de  droit 
comme  de  fait,  une  nouvelle  France,  un  état  libre  où  notre 
race  dominera  sans  partage.  C'est  assurément  là  un 
rêve  légitime  et  attrayant;  et  le  travail  des  siècles 
peut  le  réaliser  plus  rapidement  que  les  apparences  ne  l'in- 
diquent. Mais  c'est  encore  un  rêve;  et  ce  qu'il  faut  faire, 
c'est  le  devoir  du  moment. 

Le  meilleur  moyen  de  conserver  nos  traditions  na- 
tionales et  de  préparer  notre  avenir,  quel  qu'il  soit,  ce  n'est 
pas  de  vivre  dans  les  souvenirs  d'hier  et  les  aspirations  de 
demain,  mais  d'exécuter  fidèlement  le  travail  de  la  journée. 

Nous  sommes  les  voisins  et  les  associés  d'une  majorité 
anglaise.  Nous  ne  voulons  pas  que  nos  concitoyens  res- 
serrent les  liens  qui  nous  attachent  à  l'Angleterre,  ni  qu'ils 
rompent  à  leur  avantage  l'équilibre  des  deux  races  au  Ca- 
nada. En  retour,  nous  ne  devons  pas  blesser  leur  sentiment 
national  et  leurs  justes  susceptibilités  en  désirant  un  rap- 
prochement politique  vers  la  France  ou  une  rupture  de  la 


—  n  — 

Confédération  canadienne.  Restons  solides  sur  le  terrain 
où  les  circonstances  de  l'histoire  nous  ont  placés.  Résistons 
fermement  à  l'absorption  politique  du  Canada  dans  l'Em- 
pire et  à  l'extinction  de  notre  nationalité  au  Canada.  Res- 
pectons la  foi  que  nous  avons  jurée  à  l'Angleterre  et  à  la 
majorité  anglo-canadienne:  c'est  le  meilleur  moyen  de 
leur  faire  respecter  leur  propre  parole. 

Il  importe  à  notre  sécurité  de  convaincre  les  Anglo-Ca- 
nadiens d'un  fait  d'ailleurs  indéniable:  c'est  que  ce  n'est 
pas  à  titre  de  Français  mais  à  titre  de  Canadiens  que  nous 
ne  voulons  pas  nous  rapprocher  de  l'Angleterre  et  assumer 
des  obligations  nouvelles  dans  son  Empire. 

C'est,  du  reste,  sur  ce  terrain  de  la  nationalité  que  se 
manifestent  les  excès  dangereux  que  j'ai  signalés  tantôt: 
l'avilissement  en  face  des  Anglais,  la  haine  et  l'injure  dès 
qu'ils  ont  le  dos  tourné.  L'instinct  de  race  est,  comme 
tous  les  instincts  naturels,  un  puissant  moyen  d'action  in- 
dividuelle et  sociale;  mais,  comme  les  autres  instincts,  il 
doit  être  contrôlé  et  tempéré  par  la  raison.  Sinon,  il  peut 
conduire  à  des  erreurs  funestes  et  devenir  l'agent  le  plus 
efficace  de  notre  désagrégation  nationale. 

C'est  à  l'instinct  de  race  que  les  politiciens  font  appel 
pour  nous  aveugler  lorsqu'ils  sont  forcés  de  choisir  entre 
1 2  devoir  et  le  pouvoir.  C'est  au  même  instinct  qu'on 
s'adresse  lorsqu'on  veut  forcer  le  peuple  à  donner  sa  con- 
fia née  aux  hommes  de  son  sang,  même  lorsqu'ils  trahissent 
ses  intérêts  nationaux  ou  qu'ils  déshonorent  la  position 
qu'ils  occupent  en  se  livrant  à  la  corruption,  à  la  débauche 
et  aux  malversations  de  toutes  sortes.  En  un  mot,  c'est 
en  spéculant  sur  cet  instinct  qu'on  cherche  souvent  à  nous 
inspirer  une  Indulgence  coupable  pour  les  renégats  et  les 
agioteurs  de  notre  race.  C'est  ce  genre  de  patriotisme  que 
le  docteur  Johnson,  si  je  ne  me  trompe,  a  si  bien  caracté- 
rise en  disant  qu'il  est  le  dernier  refuge  du  vaurien.  (*') 


(1)  J'atriotism  in  th<  lant  refuge,  of  a  ro</ue. 


15 


Discours  du  24  juin. 

J'ouvre  ici  une  parenthèse  sur  les  discours  de  la  St-Jean- 
Baptiste. 

Loin  de  moi  la  pensée  de  condamner  ces  manifestations 
périodiques  de  notre  existence  nationale.  Elles  sont  belles, 
légitimes;  elles  devraient  être  fructueuses.  Mais  pour 
que  cette  dernière  condition  s'accomplisse,  il  importe  que 
notre  patriotisme  ne  se  dépense  pas  tout  entier  en  proces- 
sions, en  étalage  de  drapeaux,  en  chars  allégoriques,  en 
tapage  de  trompettes  et  de  pétards,  en  banquets  et  en  dis- 
cours. 

Permettez-moi  une  courte  analyse  de  ces  harangues  so- 
nores dont  les  thèmes  habituels  sont:  Nos  Ancêtres;  notre 
Langue,  nos  Institutions,  nos  Lois;  notre  Religion  et  notre 
Nationalité. 

Il  est  sans  doute  très  beau  de  faire  le  panégyrique  de  nos 
ancêtres;  mais  il  importe  surtout  de  travailler  à  nous 
rendre  dignes  d'eux.  Et  si  leurs  cendres  doivent  tressaillir 
de  joie  dans  leur  tombe  humble  et  glorieuse,  que  ce  soit  en 
nous  voyant  continuer  l'œuvre  qu'ils  ont  si  bien  commen- 
cée, plutôt  qu'en  entendant  un  éloge  pompeux  sortir  une 
fois  l'an  des  lèvres  de  ceux  qui  n'ont  pas  honte  de  déshono- 
rer la  mémoire  de  nos  pères  et  de  vendre  pour  un  plat  de 
lentilles  le  patrimoine  qu'ils  ont  eu  tant  de  peine  à  nous 
conserver. 

Chantons  les  beautés  de  notre  langue;  mais  le  meilleur 
témoignage  que  nous  puissions  lui  rendre,  c'est  de  la  bien 
apprendre  et  de  la  bien  parler.  Souvenons-nous  qu'elle  est 
essentiellement  la  langue  de  la  droiture,  du  courage  et  du 
respect  à  la  foi  jurée.  Ne  la  souillons  pas  en  la  faisant 
l'instrument  du  mensonge,  de  la  bassesse,  des  passions 
vulgaires  et  de  la  trahison. 

Glorifions-nous  de  nos  institutions;  mais  ne  nous  conten- 
ions pas  d'en  faire  l'éloge.     Si  nous  voulons  qu'elles  con- 


—  16  — 

tinuent  d'être  bonnes,  rendons-les  sans  cesse  meilleures  et 
de  plus  en  plus  propres  à  servir  à  notre  pays  et  à  notre 
race.  En  ces  temps  de  concurrence  acharnée,  ceux  qui  s'ar- 
rêtent sont  foulés  aux  pieds. 

Soyons  orgueilleux  de  nos  lois:  elles  témoignent  de  l'in- 
telligence et  de  la  science  de  ceux  qui  les  ont  faites;  elles 
réunissent  les  meilleures  qualités  des  lois  françaises  dont 
nous  avons  hérité  et  des  lois  anglaises  que  notre  change- 
ment d'allégeance  nous  a  données.  Mais  veillons  surtout 
a  ce  que  ceux  qui  les  font  ne  les  vendent  pas,  à  ce  que  les 
juges  qui  les  interprètent  ne  les  fassent  pas  mépriser. 

Bénissons  Dieu  qui  nous  a  conservé  la  foi  de  nos  pères. 
Mais  de  même  qu'il  ne  faut  pas  nous  contenter  d'être  pa- 
triotes le  24  juin,  prenons  garde  de  n'être  catholiques  que 
le  dimanche  et  les  jours  de  fêtes  d'obligation.  N'oublions 
pas  (prune  minorité  est  tenue  à  un  certain  degré  de  supé- 
riorité morale  sur  ceux  qui  l'entourent,  plus  nombreux  et 
plus  riches.  Nous  nous  glorifions  volontiers  d'être  en 
Amérique  les  apôtres  de  la  vraie  foi  et  des  traditions  fran- 
çaises: prêchons  par  nos  actes  plus  que  par  nos  paroles. 

Etant  catholiques,  soyons  probes,  austères  dans  nos 
mœurs:  (pie  notre  conduite  ne  soit  pas  la  condamnation 
de  notre  foi.  Et  surtout,  ne  soyons  pas  catholiques  dans 
la  seule  gouverne  de  notre  vie  privée,  mais  témoignons  de 
noire  foi  dans  les  manifestations  de  notre  vie  sociale  et 
nationale.  Prouvons  à  nos  concitoyens  protestants  la  vé- 
rité du  mot  de  (iuizot,  protestant  lui-même:  que  l'Eglise 
catholique  est  nue  grande  école  de  respect —  non  seule- 
ment du  respect  dû  à  autrui,  mais  du  respect  que  nous 
nous  devons  à  nous-mêmes.  Opposons  ce  respect  au  sati- 
risme  qui  désagrège  les  vieilles  sociétés;  opposons  la  vraie 
charité  a  l'égoïsme  qui  nous  envahit,  le  désintéressement 
au  culte  de  l'or,  la  vraie  probité,  fille  de  l'honneur,  à  la 
seule  crainte  des  lois,  mère  des  compromis,  des  opérations 
louches  et  de  tous  les  détours  d'une  fausse  conscience. 


—  17  — 

Français  d'origine,  faisons  respecter  notre  nationalité 
et  nos  traditions,  faisons  aimer  la  France  en  reproduisant 
ses  meilleures  qualités  plutôt  qu'en  cherchant  à  opérer  un 
rapprochement  politique  impossible  que,  du  reste,  aucun 
d'entre  nous  ne  désire. 

Faisons  renaître  ou  développons  en  nous-mêmes  les 
traits  caractéristiques  de  la  race  française:  le  sentiment 
profond  de  l'honneur  individuel  et  national,  l'exactitude 
et  la  probité  plutôt  que  la  hardiesse  des  opérations  com- 
merciales, l'esprit  d'économie,  la  persévérance  et  la  per- 
fection du  travail,  la  culture  approfondie  et  variée  des  fa- 
cultés diverses  de  l'intelligence. 

Nous  ne  pouvons  songer  à  dominer  par  la  force  —  et 
certes,  je  suis  loin  de  le  regretter:  cherchons  à  équilibrer 
notre  situation  par  les  qualités  du  caractère  et  la  supé- 
riorité de  l'esprit. 

Parmi  les  dangers  qui  nous  menacent  sur  ce  terrain, 
je  signalerai  particulièrement  l'amour  de  l'argent.  Cette 
passion  se  manifeste  également  chez  nos  voisins;  mais  elle 
prend  chez  eux  un  caractère  de  force  qui  lui  enlève  quelque 
chose  de  son  matérialisme  abrutissant.  Pour  P  Anglo- 
Saxon,  la  possession  de  l'or  est  le  moyen  suprême  de  domi- 
ner: c'est  un  instrument  d'action  et  de  puissance.  Ses 
facultés  le  portant  naturellement  aux  opérations  finan- 
cières, la  fortune  n'arrête  pas  chez  lui  l'activité  et  le  goût 
du  travail.  Moins  âpres  au  gain,  nous  poussons  moins  loin 
que  lui  la  course  à  la  richesse.  Plus  vite  rassasiés,  nous 
ne  trouvons  dans  la  fortune  qu'un  instrument  de  jouis- 
sance: elle  développe  en  nous  la  vanité,  régoïsme  et  l'amour 
du  confort  et  de  l'oisiveté.  On  reproche  à  l'intellectua- 
lisme d'avoir  engendré  chez  les  Français  modernes  l'in- 
différentisme  social;  le  désir  de  la  jouissance  matérielle 
est  en  voie  de  produire  le  même  mal  chez  nous,  sans  nous 
donner  en  compensation  la  supériorité  intellectuelle  que 
peuvent  réclamer  nos  cousins  d'outre-mer;    et  de  plus  elle 


—  1S  — 

nous  met  en  concurrence  avec  nos  voisins  anglo-saxons  sur 
un  terrain  —  celui  des  affaires  —  où  ils  seront  toujours 
nos  supérieurs. 

Inutile  d'insister  sur  les  dangers  de  cet  indifférentisme 
que  je  viens  de  signaler.  Dans  tous  les  pays  démocratiques, 
il  a  pour  résultat  immédiat  de  livrer  la  chose  publique  aux 
mains  des  intrigants  et  des  faiseurs.  Situés  comme  nous 
le  sommes,  entourés  de  dangers  extérieurs,  cette  tendance 
pernicieuse  nous  prive  d'éléments  précieux  pour  l'organi- 
sation nationale.    Je  reviendrai  tantôt  sur  ce  point. 

Moyens  d'action  et  devoirs  particuliers. 

Considérons  un  instant  les  moyens  à  prendre  pour -assu- 
rer Le  fonctionnement  de  notre  vie  nationale  et  la  préserver 
des  dangers  qui  la  menacent  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur. 

Je  pourrais  résumer  ma  pensée  en  une  phrase:  Aimons 
le  Devoir!  L'accomplissement  du  devoir  national  n'est 
que  le  résultat  de  l'accomplissement  du  devoir  individuel 
par  chacun  d'entre-nous.  Mais  il  est  des  devoirs  particu- 
liers qui  incombent  à  certaines  classes  dirigeantes  de  notre 
société  ci  je  veux  en  dire  un  mot. 

I\OLE  DU  CDERGÉ. 

S'il  existe  ici  une  classe  dirigeante,  c'est  bien  le  clergé. 
Nous  avons  laissé  envahir  notre  mentalité  par  de  si  sin- 
gulières petitesses,  qu'il  est  devenu  presque  impossible  de 
parler  du  clergé  canadien-français,  de  son  histoire  et  de 
son  rôle  social,  sans  s'entendre  accuser,  soit  de  flagornerie, 
soil  «l'insolence  sacrilège.  Ceci  tient  sans  doute  au  rôle 
absolument  exceptionnel  qu'a  joué  le  clergé  canadien-fran- 
çais. 

Il  suffit  de  d'étudier  l'histoire  de  notre  pays  pour  com- 
prendre l'importance  et  la  beauté  de  ce  rôle.  Lorsque  nous 
restâmes  abandonnés  aux  vainqueurs,  plus  que  ruinés, 
affamés,  privés  des  (déments  les  plus  essentiels  à  la  vie 


—  19  — 

d'un  peuple,  le  clergé  dut  faire  face  à  une  situation  presque 
désespérée.  Tandis  que  tous  les  fonctionnaires  et  un 
nombre  considérable  d'hommes  de  profession,  de  négo- 
ciants et  de  nobles  nous  quittèrent,  le  prêtre  resta.  Je 
sais  bien  qu'on  a  établi  que  l'exode  des  classes  dirigeantes, 
à  l'époque  de  la  conquête,  ne  fut  pas  aussi  complet  qu'on 
le  croit  généralement.  Il  n'en  est  pas  moins  certain  que  les 
nobles  et  les  bourgeois  restés  au  Canada  ne  formaient 
qu'une  catégorie  peu  nombreuse  d'individus,  dont  la 
fortune  avait  été  plus  ou  moins  entamée  par  les  guerres. 
Ils  ne  constituaient  assurément  pas  une  classe  sociale  qui 
pût  guider  le  peuple  dans  sa  voie  nouvelle.  Seul  le  clergé 
conserva  sa  situation  et  son  influence  collectives  autant 
que  personnelles.  Ce  n'est  que  justice  de  dire  qu'il  fut  à 
la  hauteur  de  sa  tâche  et  qu'il  gouverna  admirablement 
notre  pauvre  barque  désemparée.  Il  sut  faire  accepter  au 
peuple  la  situation  que  le  changement  d'allégeance  lui 
avait  faite.  Il  conserva  chez  nous  l'attachement  à  la  foi,  à 
la  langue  et  aux  traditions,  l'amour  du  sol,  l'esprit  d'union 
et  de  résistance  passive,  la  seule  alors  possible.  Il  réussit 
en  même  temps  à  apaiser  l'amertume  et  les  haines  que  les 
luttes  sanglantes  de  la  conquête  avaient  laissées  dans  les 
cœurs.  On  peut  discuter  l'attitude  du  clergé  dans  cer- 
taines circonstances  difficiles:  les  guerres  de  l'Empire,  la 
révolte  de  1837;  mais  à  moins  d'ignorer  notre  histoire,  ou 
de  la  lire  en  sectaire  ou  en  badaud,  on  ne  peut  contester 
que  le  rôle  du  clergé  fut  tout  à  la  fois  ferme,  conciliant, 
éclairé  et  profondément  patriotique. 

Ce  rôle  s'est  nécessairement  modifié  avec  les  circons- 
tances. Nos  prêtres  ont  dû  longtemps  assumer  des 
fonctions  sociales  et  même  politiques  qui  n'appar- 
tenaient pas  en  elles-mêmes  à  leur  caractère  sacerdotal. 
La  croissance  de  la  nation,  le  développement  des  forces 
sociales,  la  diffusion  de  l'enseignement  ont  peu  à  peu 
formé  des  hommes  et  des  classes  dirigeantes  à  qui  re- 


—  20  — 

venaient  de  droit  l'exercice  des  fonctions  que  le  clergé 
avait  été  oblige  de  remplir  durant  de  longues  années.  Ce 
déplacement  ne  s'est  pas  accompli  sans  qu'il  en  résultât 
quelques  frottements  et  même  parfois  des  crises  doulou- 
reuses. Mais,  à  tout  prendre,  la  transformation  s'est  bien 
opérée. 

Ce  qui  subsiste  à  mes  yeux,  à  travers  cette  évolution, 
c'est  que  le  clergé  est  encore  et  doit  rester  notre  classe 
dirigeante  par  excellence.  Il  forme  chez  nous  une  véri- 
table aristocratie  morale  et  intellectuelle  dont  les  titres, 
gravés  dans  le  cœur  du  peuple,  sont  plus  solides  que 
les  parchemins  de  n'importe  quelle  couronne.  Je  suis  de 
ceux  qui  veulent  le  maintien  de  cette  aristocratie;  et  pour 
rien  au  monde  voudrais-je  que  nos  prêtres  devinssent  de 
bons  bourgeois,  plus  considérés  à  cause  de  l'opulence  de 
leurs  maisons  et  de  leurs  équipages  qu'en  raison  de  leur 
grandeur  sacerdotale  et  patriotique. 

J'ai  signalé  tantôt  les  dangers  que  nous  offre  l'amour 
du  confort,  de  l'aisance  et  de  l'oisiveté.  C'est  à  nos  curés 
qu'il  importe  le  plus  de  dénoncer  cette  tendance  à  l'obésité 
morale  qui  nous  menace  et  à  lui  opposer  l'exemple  du  dé- 
vouement, de  l'activité  intellectuelle,  de  la  simplicité  des 
mœurs,  de  l'urbanité  des  manières. 

Corps  enseignant. 

l 'a  î-l er  du  corps  enseignant,  c'est  rester  dans  la  sphère 
d'action  du  clergé,  au  moins  quant  à  l'enseignement  supé- 
rieur. Tandis  que  le  matérialisme  et  ce  qu'on  me  per- 
mettra d'appeler  le  snobisme  moral  ont  pénétré  les  pro- 
grammes d'étude  de  la  plupart  des  pays  civilisés,  nos 
grandes  maisons  d'éducation  sont  restées  essentiellement 
indépendantes  e1  religieuses.  C'est  un  élément  de  supé- 
riorité qu'i]  faut  conserver.  Mais  si  nous  voulons  ré- 
sister an  nivellement,  il  est  essentiel  que  ceux  qui  sont 


—  21  — 

à  la  tête  de  nos  universités,  de  nos  collèges  et  de  nos 
écoles  supérieures  les  rendent  inattaquables  au  point  de 
vue  de  la  compétence  du  personnel  enseignant  et  qu'ils 
adaptent  leurs  méthodes  et  leurs  programmes  pédago- 
giques aux  besoins  d'aujourd'hui  et  même  à  ceux  de 
demain  . 

Je  ne  fais  aucun  cas  des  critiques  systématiques  et  de 
tous  les  tics  qui  s'attaquent  à  toutes  les  œuvres  dont 
l'Eglise  et  ses  prêtres  conservent  la  direction.  C'est  un 
des  glorieux  privilèges  de  la  foi  catholique  d'être  en  butte, 
non  seulement  à  la  persécution  violente,  mais  même  aux 
piqûres  d'épingles  qui  ont  anéanti  plus  d'oeuvres  et  de 
doctrines  humaines  que  l'épée  et  le  canon.  Mais  précisé- 
ment à  cause  de  cette  surveillance  continuellement  jalouse, 
il  est  essentiel  que  les  maisons  d'éducation  restées  sous 
l'autorité  de  l'Eglise  se  mettent  à  l'abri  de  tout  reproche 
bien  fondé. 

Je  ne  m'attarderai  pas  sur  la  question  de  l'enseignement 
technique.  Mais  je  veux  dire  un  mot  de  la  formation  mo- 
rale de  notre  jeunesse  étudiante.  Il  me  semble  que  nos 
éducateurs  redoutent  trop  de  laisser  pénétrer  dans  leurs 
institutions  les  journaux,  la  politique,  les  questions  d'ad- 
ministration et  de  finances,  et  même  les  scandales  de  la 
vie  publique.  Je  comprends  qu'il  leur  répugne  de  mettre 
les  aines  jeunes  et  pures  qui  leur  sont  confiées  au  contact 
de  la  boue  et  des  ordures  de  la  rue.  Mais  ces  jeunes  gens 
dont  ils  s'efforcent  de  faire  des  hommes  devront  descendre 
demain  dans  la  rue.  Si  on  ne  leur  a  pas  appris  qu'il  faut 
éviter  de  marcher  dans  cette  boue,  comment  sauront-ils 
suivre  le  droit  chemin? 

La  transition  du  collège  à  la  vie  publique  est  trop 
brusque.  D'une  vie  régulière,  bien  ordonnée,  où  tous  les 
précipices  sont  cachés  ou  soigneusement  bordés  de  garde- 
fous  paternels  et  solides,  nos  jeunes  gens  passent  tout  à 
coup  à  une  liberté  complète  qui  les  saisit,  les  grise  et  les 


—  22  — 

égare.  Au  point  de  vue  des  idées  politiques,  ils  retombent 
dans  le  moule  étroit,  rouge  ou  bleu,  où  leurs  pères  et  leurs 
grand'pères  ont  passé  avant  eux.  Et  pour  leur  gou- 
verne particulière  dans  l'exercice  de  leur  profession  ou 
de  leur  métier  et  dans  l'accomplissement  de  leurs  devoirs 
civiques,  ils  imitent  naturellement  la  conduite  de  ceux 
qui  les  entourent,  d'une  foule  de  gens  haut  cotés,  maires, 
échevins  ou  marguilliers,  qui  se  garderaient  bien  de 
commettre  le  moindre  délit  personnel,  mais  qui  ne  se 
font  aucun  scrupule  de  se  faire  les  auteurs  ou  les  com- 
plices de  toutes  sortes  de  malversations  publiques.  Il  se 
produit  ainsi  dans  notre  société  ce  phénomène  étrange,  je 
pourrais  même  dire  monstrueux,  d'une  éducation  profon- 
dément chrétienne,  de  la  pratique  à  peu  près  universelle 
de  la  religion,  et  d'une  fausseté  de  conscience  et  d'une  cor- 
ruption morale  très  marquées  dans  le  gouvernement  de  la 
chose  publique.  Il  y  a  là  un  mal  et  un  danger  qu'il  serait 
criminel  de  ne  pas  dénoncer. 

Qu'on  laisse  pénétrer  dans  les  collèges,  au  moins  par  la 
voix  des  journaux,  les  clameurs  et  les  vilenies  de  la  rue! 
Et  tout  en  formant  l'intelligence  et  le  caractère  du  jeune 
homme,  qu'on  lui  apprenne  à  discerner,  à  la  lumière  des 
principes  religieux  et  des  vérités  intellectuelles  qu'on  lui 
inculque,  tout  ce  qu'il  y  a  de  faux,  de  laid  et  de  déshono- 
rant dans  les  agissements  de  la  société.  Qu'on  lui  grave 
en  même  temps  dans  l'esprit  qu'il  a  des  devoirs  à  accom- 
plir envers  la  communauté  sociale,  aussi  importants  que 
ceux  que  réclament  sa  famille  et  lui-même.  On  le  préparera 
ainsi  à  mieux  se  préserver  lui-même  de  la  contagion  et  à 
jouer  sou  rôle  dans  la  réforme  de  cette  société  dont  il  sera 
demain  l'une  des  têtes  dirigeantes. 

-le  ne  dirai  qu'un  mot  de  l'enseignement  primaire  et 
secondaire.  Nous  sommes  peut-être  trop  portés,  comme 
Pont  été  avant  nous  les  autres  peuples,  à  vouloir  surchar- 
ger nos    programmes    d'études.     Il  est    moins    important 


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d'enseigner  beaucoup  de  choses  que  d'enseigner  les  choses 
qu'il  faut  et  de  les  bien  enseigner.  Dans  nos  campagnes 
surtout,  on  devrait  réduire  les  études  aux  matières  essen- 
tielles. Il  est  inutile  et  dommageable  de  garder  trop  long- 
temps à  l'école  l'enfant  qui  devra  continuer  de  vivre  du 
travail  des  champs.  Pour  ceux  d'une  intelligence  et  d'un 
caractère  exceptionnels,  —  et  c'est  à  la  campagne  qu'on 
les  trouvera  plus  souvent,  —  on  devrait  fonder  plusieurs 
bonnes  maisons  d'enseignement  secondaire,  sortes  d'étapes 
entre  l'école  primaire  et  le  collège.  Ces  écoles  suffiraient 
à  préparer  de  bonne  heure  le  jeune  homme  à  l'exercice  du 
commerce  ou  des  métiers;  et  si  les  circonstances  lui  per- 
mettaient de  pousser  plus  loin  ses  études,  il  pourrait  aller 
de  là  aux  maisons  d'enseignement  supérieur  dont  le 
nombre  et  les  cours  seraient  ainsi  réduits  d'autant. 

Devoirs  des  hommes  publics. 

Je  ne  ferai  pas  long  le  chapitre  des  devoirs  de  nos 
hommes  politiques.  Je  suis  du  métier;  et  je  parlerais 
peut-être  sous  l'influence  d'un  dégoût  trop  vif  pour  être 
absolument  juste.  Mais  je  ne  saurais  laisser  passer 
sous  silence  les  défauts  qui  résultent  de  l'état  moral  dont 
j'ai  parlé:  je  veux  dire  cet  égoïsme,  cette  paresse  intel- 
lectuelle et  cette  soif  de  jouissance  qui  paralysent  tant 
de  caractères  et  alourdissent  tant  d'intelligences! 

J'entends  souvent  parler  de  "  politique  pratique  ".  On 
désigne  par  là  la  possession  du  pouvoir  et  les  avantages 
qu'il  procure.  Je  ne  chicanerai  pas  ceux  qui  aiment  le  pou- 
voir: il  serait  impossible  de  constituer  un  parti  politique 
sans  lui  laisser  entrevoir  l'accès  au  faîte  des  honneurs 
comme  récompense  de  ses  luttes.  Mais  je  voudrais  qu'on 
cherchât  davantage  à  mériter  ce  succès;  qu'on  prisât  la 
force  morale  plus  encore  que  le  pouvoir,  et  l'honneur  plus 
que  les  honneurs.  Je  prétends  qu'à  la  longue,  même  au 
point  de  vue  du  succès,  cette  politique  est  la  meilleure;    et 


—  24  — 

c'est  sans  contredit  la  plus  pratique  pour  assurer  le  bon 
gouvernement  d'un  pays  et  la  bonne  administration  des 
deniers  publics. 

Envisagés  au  point  de  vue  national,  les  devoirs  de  nos 
hommes  politiques  sont  de  deux  sortes,  à  cause  de  la  forme 
particulière  de  notre  constitution. 

A  Ottawa,  la  situation  est  difficile.  Là,  comme  partout 
où  nous  sommes  en  contact  avec  l'élément  anglais,  nous 
avons  deux  dangers  à  éviter:  celui  de  nous  laisser  paraly- 
ser, de  servir  d'instruments  aux  coteries,  de  jouer  entre  les 
mains  de  nos  alliés  politiques  le  rôle  de  racoleurs  de  votes 
français  à  leur  bénéfice  et  de  sacrifier  les  droits  de  notre 
nationalité  aux  intérêts  de  parti;  —  et  celui  de  nous  isoler, 
de  mettre  notre  race  en  butte  à  la  haine  ou  à  la  méfiance 
de  ceux  qui  nous  connaissent  mal.  Nos  représentants  au 
parlement  fédéral  ont  pour  mission  d'inspirer  la  confiance 
et  le  respect,  de  parler  et  d'agir  avec  courage,  avec  pru- 
dence et  avec  fermeté.  Je  vous  laisse  à  juger  si  ce  pro- 
gramme s'accomplit. 

A  Québec,  la  situation  est  à  la  fois  plus  facile  et  plus 
dangereuse.  Elle  est  plus  facile  parce  que  nous  sommes 
chez  nous,  parce  que  nous  sommes  maîtres  de  nos  lois  et 
de  notre  administration.  Elle  est  plus  dangereuse,  pré- 
cisément parce  que  nous  sommes  chez  nous,  et  qu'ayant 
en  main  le  gouvernement  de  la  seule  province  française 
du  Canada,  nous  seront  jugés  sur  nos  actes. 

Nos  législateurs  provinciaux  sont-ils  bien  pénétrés  de 
leur  responsabilité  morale?  Se  rendent-ils  compte  que 
chaque  loi  mauvaise  qu'ils  votent,  que  chaque  faute 
administrative  qu'ils  commettent  peut  devenir  un  clou 
dans  le  cercueil  où  notre  indépendance  législative  serait 
enfermée?  Souhaitons  que  le  malheur  nous  soit  épargné 
d'avoir  un  jour  à  nous  dépouiller  nous-mêmes  de  nos  pré- 
rogatives H  de  notre  autonomie  provinciale  parce  que 
nous  n'aurons  pas  d'autre  moyen  de  nous  délivrer  d'un 
parlement  corrompu  ou  impotent! 


—  25  — 

CLASSE    DIRIGEANTE. 

Je  ferai  appel  ici  à  tous  ceux  qui  peuvent  constituer  une 
classe  dirigeante  en  dehors  des  partis  politiques,  à  tous 
ceux  qui,  par  leur  fortune,  leur  intelligence  et  leur  position 
sociale,  peuvent  influer  sur  Popinion  publique  et  faire  ou 
défaire  les  parlements. 

Le  secret  de  la  grandeur  politique  de  l'Angleterre, 
ce  qui  lui  permettra  peut-être  de  se  relever  de  sa  dé- 
chéance actuelle,  ce  sont  moins  ses  hommes  d'Etat  et  son 
parlement  que  la  force  et  l'action  sociale  de  ses  classes 
moyennes.  Il  serait  à  souhaiter  qu'une  classe  de  ce  genre 
se  formât  chez  nous  et  fît  sentir  son  influence  dans  les 
luttes  politiques  et  surtout  dans  la  direction  de  nos  grands 
journaux. 

Il  en  est  trop  parmi  nous  qui  sont  convaincus  que  la  po- 
litique appartient  aux  politiciens,  comme  la  loi  appartient 
aux  avocats  et  la  médecine  aux  médecins.  Dans  une  démo- 
cratie, la  politique  appartient  à  tout  le  monde;  les  gou- 
vernants ne  sont  que  les  mandataires  des  gouver- 
nés, et  si  les  gouvernants  sont  pervers  ou  impotents,  la 
faute  en  est  aux  gouvernés.  Et  plus  votre  influence  so- 
ciale est  grande,  plus  vous  êtes  tenus  de  veiller  à  la  con- 
duite de  ceux  qui  administrent  la  chose  publique  —  fédé- 
rale, provinciale  ou  municipale.  Ne  dites  pas  que  le  peuple 
est  stupide  ou  corrompu,  qu'il  accorde  ses  suffrages  à  des 
faiseurs  ou  à  des  emplâtres.  Si,  riches,  influents  ou  ins- 
truits, vous  avez  négligé  d'éclairer  et  de  diriger  le  peuple, 
vous  avez  non  seulement  perdu  le  droit  de  l'accuser,  mais 
c'est  vous  qui  êtes  les  coupables. 

Je  connais  maints  personnages  respectables  et  bedon- 
nants, pleins  de  rentes  et  de  vertus,  qui  lèvent  les  bras  au 
ciel  et  déversent  les  flots  de  leur  mépris  sur  la  politique 
et  les  politiciens,  sur  la  charte  et  les  échevins.  Ils  se 
gardent,  d'ailleurs,  de  s'imposer  le  moindre  sacrifice  per- 


—  26  — 

sonnel  pour  réformer  les  mœurs;  ils  livrent,  sans  scrupule, 
la  caisse  publique  aux  fripons  et  l'œuvre  nationale  aux 
renégats.  Ceux-là  ont  beau  se  glorifier  d'être  des  pères  et 
des  époux  modèles  et  se  rendre  dignes  du  triomphe  de  l'épi- 
taphe  bourgeoise,  je  leur  dis,  moi,  qu'ils  sont  des  malfai- 
teurs sociaux.  C'est  cette  race  d'égoïstes  vertueux  et  sa- 
tisfaits, dont  le  Pharisien  de  l'Evangile  reste  le  type  ac- 
compli, qui  me  fait  dire  souvent,,» sans  paradoxe,  que  les 
honnêtes  gens  sont  responsables  de  la  plupart  des  crimes 
sociaux.  , 

Femmes  canadiennes. 

Oserai-je  dire  un  mot  de  l'action  sociale  que  la  femme  ca- 
nadienne peut  et  doit  exercer?  Je  ne  sais  <si  vous  vous 
rendez  bien  compte,  Mesdames,  de  tout  ce  que  vous  pouvez 
pour  le  bien  de  votre  pays.  C'est  vous  qui  imprimez  à  l'en- 
fant, à  cet  âge  où  son  cœur  et  son  cerveau  ne  sont  qu'une 
pâte  molle  entre  vos  mains,  ces  traits  indélébiles  qui  le 
font  ce  qu'il  sera  toute  sa  vie.  C'est  vous  qui  formez  le 
cœur  cl  le  caractère;  et  comme  les  peuples  se  gouvernent, 
grandissent  ou  dégénèrent  par  les  manifestations  de  leur 
tempérament  beaucoup  plus  que  par  les  œuvres  de  l'intelli- 
gence, c'est  entre  vos  mains  que  repose  vraiment  l'avenir 
de  notre  nationalité:  Nous  .serons  fermes,  courageux,  in- 
tègres ei  généreux,  nous  posséderons  tous  les  éléments 
(le  lutte  et  de  succès,  si  vous  savez  apprendre  à  ces  petits 
êtres  que  vous  aimez  tant  autre  chose  que  boire  et  man- 
ger, si  vous  leur  faites  comprendre  de  bonne  heure  qu'on 
n'est  pas  créé  et  mis  au  monde  pour  se  bien  nourrir  d'abord, 
se  bien  rôtir  ensuite  et,  plus  tard,  avoir  une  belle  position 
ei  faire  de  l'argent. 

En  dehors  du  foyer  de  la  famille,  mais  sans  sortir  du 
cercle  plus  ou  moins  étendu  de  vos  relations  sociales,  vous 
pouvez  exercer  une  influence  salutaire  sur  l'état  moral,  de 
'eux  qui  vous  entourent.    Je  ne  vous  demande  pas  de  vous 


—  27  — 

occuper  de  politique,  de  finances  ou  d'administration  mu- 
nicipale, de  faire  des  congrès  et  de  lancer  des  programmes; 
mais  dans  le  simple  accueil  que  vous  faites  aux  hommes 
de  votre  connaissance  qui  s'occupent  de  toutes  ces  choses, 
vous  pouvez  jouer  un  rôle  très  important  sur  ce  terrain. 
Faites  comprendre  que  pour  vous  plaire,  pour  se  faire 
ouvrir  les  portes  de  votre  salon  ou  pour  aspirer  à  la  main 
de  votre  fille,  il  faut  d'abord  être  intègre  et  honorable,  ne 
pas  se  mêler  aux  tripotages  véreux  et  ne  pas  se  ménager 
dans  la  politique  ou  ailleurs  une  popularité  et  des  succès 
de  mauvais  aloi.  Vous  contribuerez  par  là  à  assainir  la 
vie  publique  et  la  société,  et  à  faire  cesser  cette  promis- 
cuité scandaleuse  des  honnêtes  gens  et  des  fripouilles  qui 
caractérise  trop  de  nos  salons. 

Les  jeunes. 

Un  mot  à  vous,  jeunes  gens,  encore  tout  pleins  du  feu  pu- 
rifiant de  la  jeunesse.  Restez  longtemps  jeunes,  ne  prêtez 
pas  trop  tôt  l'oreille  aux  froides  paroles  de  ceux  qui  vous 
disent  que  tout  n'est  que  calcul  et  que  le  patriotisme  n'est 
bon  qu'à  gonfler  de  périodes  sonores  les  discours  du  24 
juin.  Gardez  votre  enthousiasme,  gar<Jez-le  longtemps, 
gardez-le  toujours!  Mais  pour  qu'il  dure,  ménagez-le:  tem- 
pérez-le par  la  raison,  ne  le  dépensez  pas  à  tout  propos,  ne 
le  perdez  pas  en  œuvres  stériles,  ne  le  souillez  pas  au  con- 
tact d'œuvres  mauvaises.  Faites  pénétrer  l'enthousiasme 
en  vous-mêmes  afin  qu'il  vous  inspire  au  moment  de  la 
lutte,  lorsque  la  foi  ou  la  patrie  auront  besoin  de  vous. 
Soyez  sérieux,  cultivez  votre  intelligence,  mettez  de  la  di- 
gnité dans  votre  vie  privée  et  dans  vos  manifestations  pu- 
bliques. Vous  avez  prouvé  déjà  que  vous  savez  faire  face 
aux  insultes  et  opposer  la  résistance  ferme  et  digne  aux 
injures  grossières.  Préparez-vous  aux  luttes  de  demain 
en  faisant  joyeusement  le  travail  d'aujourd'hui!